- Leo ?

J’ouvre les yeux, et contemple le vide spatial devant moi. Sur l’écran principal du moins. Toujours aussi lointaines et hostiles, les étoiles scintillent d’un air accusateur, comme si j’étais coupable d’être encore en vie après mes derniers exploits. Au loin, en direction du centre galactique, la ceinture d’astéroïdes continue son ballet mortel, s’abstenant de tout commentaire. En parlant d’astéroïdes, pourquoi est-ce que je ne flotte pas dans le vide ? Je serais mort … ?

Je lève les mains, et malgré un esprit embrumé, je réussis un calcul savant : j’ai toujours mes dix doigts. Les jambes sont engourdies mais présentes, les pieds encore sur le palonnier. La tête est toujours en place, de toute évidence, malgré un sifflement persistent en fond sonore et une légère envie de rendre mon dernier repas.

 - Leo, vos signes vitaux sont redevenus stables. Souhaitez-vous un rapport de situation?

Foutue IA. J’ai l’habitude de mon propre vaisseau, d’apparence aussi rudimentaire et discrète que possible, et surtout avec moi-même en seule et unique forme de vie à peu près intelligente à bord.

 - Oui. Sois bref.
 - Systèmes de survie – en ligne. Générateur un – en ligne. Générateurs deux, trois et quatre – hors ligne. Propulsion – désactivée. Batterie de senseurs – hors ligne. Balise de détresse – en ligne depuis 35 minutes.
 - Merde. Éteins-la. Les bonnes nouvelles?
 - Balise hors ligne. Vous êtes en vie.
 - Super, merci Sherlock. Les mauvaises?
 - La baie de chargement a été dissociée de la coque principale avant le saut.
 - Quoi?! Comment?
 - Plusieurs tirs de type PBC ont sectionné le point d’attache lourd.
 - Un PBC monté sur un classe 2 des douanes?! Tu te fous de moi?
 - Deux PBCs. La signature énergétique correspond à 97%.

Merde. Depuis quand est-ce que ces fouineurs de douaniers ont du matos pareil ? Non seulement j’ai failli me tuer en sautant dans la ceinture, mais en plus j’ai perdu la cargaison… Qu’est-ce qui m’a pris d’accepter ce contrat, et ce transporteur asthmatique de chiotte? Je perds vraiment la main ces j–

 - Signature LDS détectée. ETA deux minutes.

 - … on ne peut pas avoir la paix 5 minutes dans ce coin de la galaxie ou quoi?

Pas de réponse. Il faut croire que l’IA est assez futée pour s’abstenir de répondre aux questions rhétoriques. Je remets les mains dans la zone de contrôle pour afficher les retours de senseurs. Évidemment, avant que mon visiteur ne sorte de son trajet en LDS, les infos sont limitées : vitesse, distance, estimation de la masse, et balise IFF.

En général, les pilotes se trimballent en permanence avec leur pad rempli – entre autres – de balises connues, soigneusement tenues à jour. Les gens honnêtes se contentent d’y inscrire leurs connaissances; les autres s’en servent pour éviter les concurrents, les arnaqueurs, voire même les autorités. Quant aux plus roublards, ils en ont un ou deux en rab’ à présenter aux dites autorités, lorsque leurs fréquentations en disent un peu trop long sur leur style de vie…

Je me dépêche de charger mon pad personnel, bien plus fourni, et laisse échapper un ricanement quand le moniteur passe la signature en approche en [UTIL]. Sans blague… cette connerie de balise n’a tourné que pendant 35 minutes et une foutue dépanneuse est déjà là ! C’est le moment de repérer une station un minimum potable, loin du centre galactique, et de s’y faire remorquer gratos. Je survole la carte de la région, annotée par mes soins au cours de passages express dans ce quadrant… Ah, là, une station Lagrange enrichie d’un “bière pas dégueu”. Allez, va pour Pelor IV.

L’esprit un peu plus tranquille, je désactive le champ qui me retenait au poste de pilotage et en profite pour faire quelques pas. La nausée persiste mais les effets secondaires s’arrêtent heureusement là. Je fais le tour des quelques compartiments de stockage entassés dans le cockpit, et y trouve une couchette, comme prévu.

 - Sortie de LDS confirmée. Vaisseau automatisé de classe 1. Pas d’armement.
 - Je sais. Envoie une requête de remorquage vers Pelor IV, fais adresser la facture au propriétaire de cette poubelle volante, et réveille moi quand on arrive.
 - Entendu.

Je récupère mon pad au poste de pilotage, traverse le cockpit et m’incruste tant bien que mal dans le compartiment matelassé. La poisse, quelle journée…